Marie Béland

BIOGRAPHIE 

Marie Béland a complété un baccalauréat en danse à l’UQÀM, où elle a reçu la bourse d’excellence William Douglas. En 2005, elle fonde sa propre compagnie, maribé – sors de ce corps, avec laquelle elle produit une série d’œuvres singulières où l’indiscipline s’organise avec précision et esprit. D’abord maribé – live in Montréal (2005), créée suite à une résidence d’été au Studio 303, puis le spectacle pour adolescents Twis-manivelle (2005), qui est vu par le journal ICI comme un des cinq meilleurs spectacles de danse de l’année. Suivent ensuite Dieu ne t’a pas créé juste pour danser (2008), qui reçoit le prix ARRIMAGES durant sa tournée des Maisons de la culture de Montréal, et qui a été entièrement revampée en 2018 pour être tournée à nouveau partout au Québec, RAYON X : a true decoy story (2010), codiffusée par Tangente et le Festival Les Coups de Théâtre et qui a été vue à près de 25 occasions au Québec, BEHIND : une danse dont vous êtes le héros (2010), qui a été jouée à Tangente, au FTA, au Festival ArtDanThé de Vanves (FR) puis à l’Agora de la danse, Vie et mort de l’élégance (2012) qui a remporté la médaille d’argent en compétition aux Jeux de la Francophonie 2013 (FR), BLEU – VERT – ROUGE (2013), présentée à l’Agora de la danse, Révélations (2014), présentée d’abord au Festival GREC (ES) et dans sa version finale à Tangente, Persona (2015) créée pour les finissantes de l’EDCM et qui fut présentée en Côte d’ivoire lors des Jeux de la Francophonie 2017, et enfin BETWEEN (2015), présentée en programme double avec BEHIND : une danse dont vous êtes le héros au Festival ArtDanThé, puis au Théâtre 140 (BEL), à l’Agora de la danse et au Festival Sounded Bodies de Zagreb (CRO). Marie finalise en 2019 BESIDE qui ferme la trilogie B+B+B, toujours en partenariat avec Montréal Danse, et qui a été présenté en France, en Angleterre et au Canada. Depuis ses débuts, elle effectue plusieurs résidences au Québec comme à l’étranger (La Rotonde Québec, TanzWerkstatt Berlin, La Caldera Barcelone, Dance 4 center for choreography Nottingham, Cardiff Dance Festival, Centro per la Scena Comtemporanea Bassano del Grappa).

Parallèlement à son travail sur scène, Marie Béland s’intéresse à la danse in situ, au travail multidisciplinaire et à l’enseignement. Elle est membre fondateur de la maison de production La 2e Porte à Gauche, organisme qui pendant 15 ans a créé et produit des événements de danse contemporaine qui se déroulaient dans des appartements, des magasins, des bars, des parcs, et qui cherchaient à questionner la relation entre la danse et le public, notamment Le Bal Moderne, 4quART, Danse à 10, Rendez-vous à l’hôtel et PLUTON. En 2018, elle a déposé son mémoire de maitrise intitulé Cartographie de la scène : les forces en jeu dans le spectacle vivant (https://archipel.uqam.ca/13557/), qui cherche à questionner l’objet spectacle et à en comprendre les rouages. Elle est finalement membre du corps professoral de l’EDCM, et enseigne la création aux étudiants de première année.

Depuis 17 ans, Marie Béland chorégraphie des œuvres où le corps excède la danse: corps dansant, mais aussi corps réel, quotidien, ordinaire sont au centre d’une organisation chorégraphique fine et complexe. Marie convie le public à réfléchir au spectacle vivant comme phénomène social et esthétique, et sur la manière dont nos corps se transforment au contact de la scène. Chacune de ses œuvres est une tentative pour (ré)concilier corps et esprit, et montrer les discours et les contre-discours qui sont noués aux mouvements. Dernièrement, Marie s’intéresse à la chorégraphie que produisent nos corps en train de parler.

Si votre curiosité n’est toujours pas comblée, visitez le www.maribe.ca. La compagnie maribé – sors de ce corps est membre de Circuit-Est centre chorégraphique et est représentée par Art Circulation.

Entrevue avec Sylvain Verstricht, publiée le 11 février 2016 http://www.localgestures.com/dance/portrait-marie-beland

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Photo de Sylvain Verstricht

Quel a été ton premier amour en danse?
Quand j’avais 14 ans, j’ai suivi mon premier cours de danse en milieu scolaire à mon école secondaire. Au premier cours, la professeure nous a fait improviser sur une série de musiques instrumentales, puis à la fin sur une chanson de Nirvana. Ça a été comme un appel très fort. Je pense que c’est à ce moment-là que j’ai compris que la danse pouvait revêtir différentes esthétiques et que, quelque part, il y en avait une qui pouvait me ressembler.

Des commentaires (bons ou mauvais) qu’on a faits sur ton travail, lequel est resté avec toi?
On dit souvent que mon travail est ludique, et ça, je ne peux plus l’entendre! Ce n’est pas que c’est faux, au contraire, mais il y a dans le mot ludique une aura de légèreté, d’insouciance, qui s’apparente aux activités gratuites, sans ancrage ou sans fondement. Or, c’est tout le contraire de ce que je souhaite faire. Pour moi le jeu, c’est sérieux! Un jeu est structuré, il a un cadre, des règles, il demande pour être activé que chacun endosse son rôle, mais aussi fasse des coups, déjoue, invente. Il demande à ce qu’on s’implique, qu’on soit créatif, qu’on repère les agencements, qu’on manipule les limites, qu’on soit intelligent. À mon sens, il n’y a pas grand-chose de léger et gratuit là-dedans; c’est plutôt un des grands apports de l’art, comme du jeu, à notre société : cette possibilité de se mettre au défi, parfois même en danger, et de capitaliser sur cette expérience, de lui permettre de forger la personne que nous sommes. Ce qui est léger et sans conséquence, c’est le dénouement. On peut perdre au jeu ou voir un spectacle sans intérêt, et on n’en mourra pas.

Quel est ton rapport à la critique?
Il est très ambigu, car je ne sais plus aujourd’hui quel rôle joue peut jouer la critique en danse. Avec la disparition quasi totale des critiques de spectacle de danse dans les médias de masse, qui sont également en péril (comme certains journaux), je ne sais plus quel est le rôle de la critique, quel est son ancrage, son pouvoir. Je ne lis jamais les critiques des autres spectacles, je n’ai pas vraiment le temps ni l’intérêt pour ça. J’ai le sentiment que les bons billets sur un spectacle concourent à développer son aura, faire courir le bruit comme quoi c’est «à voir»; mais souvent, le temps que la nouvelle se répande, le spectacle est terminé. Quand j’ai commencé il y a 12 ans, je la prenais très au sérieux et ça me touchait. Aujourd’hui, je lis les critiques comme des avis de spectateurs, comme un feedback sur l’œuvre venant d’un spectateur averti. Je suis contente de les lire, je les partage sur les réseaux sociaux, ils deviennent comme partie prenante du réseau qui entoure l’œuvre. Ils se résument souvent à la décrire (et volent parfois des punchs de mon spectacle!), et proposent peu de mises en contexte ou de perspectives historiques ou esthétiques. Je ne les entends plus comme des voix d’autorité.

De quoi es-tu le plus fière?
Chaque fois que je ressens de la fierté, c’est quand les autres (le public, les pairs, les critiques) reconnaissent dans mon travail quelque chose qui n’est qu’à moi, qui est si singulier qu’il est caractéristique de mes œuvres. Je ne ressens pas le besoin de parler de moi dans mes œuvres, mais je souhaite que ma façon de parler, elle, soit unique. Ça me rend fière quand ça arrive parce que ça signifie pour moi que j’ai réussi à dépasser les lieux communs de mon médium, de ma pratique, à m’approprier assez les paramètres de la danse pour qu’ils soient au service des questions que je pose. Pour moi, c’est un signe de maturité dans le parcours d’un artiste. Je suis aussi très fière des gens qui travaillent avec moi, les interprètes avec qui je collabore surtout. Je suis fière de montrer au public l’œuvre comme étant notre acte de collaboration, comme une trace de la qualité des gens qui sont rassemblés autour de mon projet, comme le résultat d’un commun accord. Je trouve que ça allume une petite lumière dans la grande noirceur des conflits.

De quoi la danse a-t-elle besoin aujourd’hui?
Je ne sais pas si je peux répondre à cette question, mais je peux dire ce dont j’ai eu besoin pour comprendre ma danse. J’ai eu plus de facilité à me positionner à partir du moment où j’ai pu distinguer deux choses : la danse et la chorégraphie, la danse et l’art contemporain. Distinguer le mouvement dansé et son organisation chorégraphique (on peut danser sans chorégraphie, comme dans un bar, et on peut chorégraphier autre chose que de la danse, comme le mouvement d’un objet), et renforcer ce que la danse contemporaine a de contemporain, comment elle est une plus proche parente de la philosophie de l’art contemporain que de la danse dans son sens large (je pense ici à des pratiques de la danse plus commerciales, comme celles que nous voyons à la télévision). Si ces précisions m’ont aidé à me positionner comme artiste, alors peut-être qu’on peut dire que c’est ce qu’on a besoin pour la danse : de savoir mieux en parler, avec précision, sous plusieurs angles, en en déterminant mieux les esthétiques et les partis-pris, pour faciliter son accès, sinon inciter le public à s’y frotter. La danse a besoin qu’on développe notre discours à son sujet. Mais ça, on le sait déjà, car je pense que c’est déjà en train de se faire, peu à peu.

Si on t’en donnait les moyens, quel fantasme de danse te paierais-tu?
Celui de faire vivre mes œuvres plus longtemps. Je vis très mal avec l’aspect éphémère de mon médium. Je trouve désolant de travailler pendant un an, souvent plus, et de présenter la pièce trois fois. Si c’était en mon pouvoir, je ferais moins d’œuvres, mais je prolongerais leur durée de vie, je les confronterais plus souvent au public, je les laisserais prendre de la maturité, se transformer, vieillir au contact des gens. Les spectacles de danse contemporaine ont très souvent une plus longue vie dans l’intimité du studio qu’en présence des spectateurs pour lesquels ils ont été pensés. Ça ne revient pas à dire que chaque œuvre que l’on crée a un contenu assez fort pour durer, mais j’ai senti parfois dans le passé que certaines de mes pièces auraient pu vivre plus longtemps si ce n’était d’enjeux économiques. Je sens parfois qu’on est dans une logique de créer/jeter qui crée un débalancement écologique. Je ne suis pas certaine que la voie muséale est une solution pour la danse mais, si j’en avais les moyens, j’aimerais rétablir l’équilibre entre les temps de création et les temps de présentation.

Qu’est-ce qui te motive à continuer de faire de l’art?
Quand je pense à cette question, je pense plutôt à ce qui m’empêche d’arrêter; parce qu’au final, il y a mille raisons de laisser tomber une job si exigeante et qui rapporte si peu, où on se fait plus souvent décourager que valoriser. Qu’est-ce qui me manquerait fondamentalement si j’arrêtais? Le moment de la représentation qui me motive beaucoup. Je trouve ça extrêmement gratifiant de construire un objet, de le complexifier, de le structurer dans ses mille ramifications de sens et de sensations, de le partager ensuite avec les autres et que ces autres en reçoivent quelque chose, y voient quelque chose, y pigent quelque chose. Ça devient une façon de se reconnaître et de se parler entre humains. Il y a dans ça un aspect communautaire qui me pousse, qui m’incite à continuer. Je retrouve aussi l’idée de communauté dans les groupes qui se forment autour de la création d’une œuvre. Cette communauté temporaire autour d’un projet de création a une force à peine visible de l’extérieur, mais en fait c’est souvent très intense ce que nous vivons lors des processus de création. Ça nous unit et ça nous soude. Notre complicité dépasse souvent celles de simples collègues. Je ne sais pas si je pourrais retrouver cela ailleurs, si je quittais l’art. Finalement, je vois encore dans une certaine pratique artistique l’artisanat, c’est-à-dire faire œuvre en-dehors du contexte industriel, comme un des derniers bastions de résistance au système capitaliste qui peut agir de l’intérieur, un des derniers espaces où les lois ne sont pas tout à fait les mêmes que celles qui rythment le reste de nos vies; un peu plus d’ouverture, un peu plus de flexibilité, un peu plus de créativité et de prise de risques. Juste pour ça, ça vaut la peine de continuer.

– marie b.